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Monographies de
graffitis anciens et
recherches en cours

 

1

Un cas de possession démoniaque en Grèce ancienne

par Adrian FAURE

Pour Christian Colas.

 

Didymes, Ionie, Asie Mineure.

Didymes, ville sacrée d’Ionie, accueille depuis l’époque archaïque (VIIe s. av. J.-C.) le temple d’Apollon Philésios (« qui aime »). C’est un autre temple, datant quant à lui de l’époque hellénistique (sa construction débute au IIIe av. J.-C.), reconstruit sur l’ancien, que nous pouvons aujourd’hui visiter. Si, durant notre visite, nous baissons les yeux, nous découvrons sur l’une des dalles du temple un étrange graffiti antique.

Homme debout vêtu comme un hoplite

L’homme serait-il possédé par un démon qui peut être identifié à l’oiseau à la taille monstrueuse ?

Ce graffiti frappe par le dessin qu’il représente. À gauche se trouve un homme debout, vêtu comme un hoplite, la main droite armée de ce qui semble être une lance tandis que de sa main gauche il tient un objet apparemment ovale, probablement un bouclier. Un oiseau aux dimensions monstrueuses (il a presque la même taille que l’hoplite) dont il se protège avec son bouclier semble se jeter sur lui. Maintes questions nous viennent à l’esprit : pourquoi un soldat se défendrait-il d’un oiseau ? Le combattrait-il ? Pourquoi un oiseau attaquerait-il un soldat ? L’inscription qui accompagne ce dessin va nous éclairer.

Au-dessus de la scène représentée que nous venons de décrire, nous pouvons lire une inscription en grec ancien :

[…]AΠKI
ΔEMONIZOMENOC

 

[…]AΠKI, […]apki (le début du mot est illisible), est sûrement un nom ; ΔEMONIZOMENOC (pour δαιμονιζόμενος) est le participe passif au nominatif du verbe δαιμονίζομαι qui signifie « être possédé par un démon ». Nous aurions ainsi représenté un dénommé […]apki qui serait possédé par un démon qui peut être identifié à l’oiseau à la taille monstrueuse.

Les cas de possession démoniaque ne sont pas rares en Grèce ancienne. Le plus connu est peut-être celui de Socrate qui déclare être inspiré par son daïmôn (δαίμων) quand il arpente les rues d’Athènes à la recherche de la vérité qu’il dit ignorer. Notons toutefois que le cas de Socrate n’est pas à proprement parler une possession démoniaque. En effet, celle-ci se définit comme la présence en un individu de deux instances psychologiques qui s’ignorent. Socrate, lui, n’est qu’inspiré par son daïmôn et non possédé. La possession démoniaque se manifeste intérieurement chez l’individu atteint par un dédoublement de la personnalité, et extérieurement par un changement de la voix ainsi que par des comportements anormaux. Le plus souvent, le démon est l’âme d’un mort dont la sépulture a été souillée et qui hante un individu en particulier. Nous trouvons plusieurs textes antiques qui décrivent un tel phénomène et son exorcisation, comme par exemple cet extrait de Lucien de Samosate qui écrit au IIe s. de notre ère (Le menteur d’inclination ou l’Incrédule, trad. E. Talbot) :

 

“Je vous demanderais volontiers alors ce que vous pensez de ceux qui délivrent les démoniaques de leurs terreurs, et qui conjurent publiquement les fantômes. Je n’ai pas besoin d’en citer des exemples : tout le monde connaît le Syrien de Palestine, si expert en ces sortes de cures, qui, rencontrant sur son passage, à certaines époques de la lune, des gens qui tombent en épilepsie, roulent des yeux égarés, et ont la bouche pleine d’écume, les relève, et les renvoie, moyennant un salaire considérable, délivrés de leur infirmité. Lorsqu’il est auprès des malades, il leur demande comment le démon leur est entré dans le corps : le patient garde le silence, mais le démon répond, en grec ou en barbare, et dit quel il est, d’où il vient, et comment il est entré dans le corps de cet homme : c’est le moment qu’il choisit pour l’adjurer de sortir ; s’il résiste, il le menace et finit par le chasser. J’en ai vu moi-même sortir un tout noir et à la peau enfumée.”

 

Les historiens (Oesterreich, Dodds) ont constaté que ce phénomène de possession démoniaque subie (nous ne parlons pas ici de possession artificielle ni volontaire comme c’est le cas pour les oracles grecs) est pratiquement absent des époques archaïques et classiques. C’est en revanche à partir du IIe s. de notre ère que sont attestés les exemples de possession démoniaque. Citons Oesterreich (Les possédés. La possession démoniaque chez les Primitifs, dans l’Antiquité, au Moyen Age et dans la civilisation moderne, trad. R. Sudre, Paris, 1927, p. 199) qui nous offre une description très romantique d’une telle expansion :

 

“A l’époque hellénistique, les esprits commencent à sortir de tous les côtés et la clarté du ciel est obscurcie par leur vol bourdonnant. L’air est rempli d’une tourbe de démons. Ils assiègent l’homme et s’emparent de son âme. L’angoisse, l’effroi et l’horreur se saisissent à présent de l’âme qui s’était autrefois enivrée du divin Eros. C’est comme si, pour la seconde fois, l’Olympe perdait la terre.”

 

Les causes en sont encore peu connues : on suppose généralement que c’est la marque de l’influence mystique des autres religions, aussi bien monothéistes (juive et chrétienne) que polythéistes (orientales) sur les mentalités méditerranéennes.

Revenons à présent à notre graffiti. Le dessin représente, nous l’avons vu, un homme armé qui cherche à se défendre d’un oiseau. Il pourrait alors s’agir, si l’on suppose que le dessin et l’inscription forment un tout, d’un cas de possession animale telle que nous le décrit saint Jérôme dans une de ces lettres (Epistula CVIII 13) dans laquelle il écrit la biographie de sainte Paule (fin du IVe s. ap. J.-C.) :

 

“Là, elle trembla, épouvantée qu’elle était par les nombreux phénomènes anormaux qui s’y déroulaient. Elle voyait en effet des démons qui faisaient rage et qui s’adonnaient à divers supplices. Devant les tombeaux des saints, elle voyait des hommes qui hurlaient comme des loups, d’autres qui aboyaient comme des chiens, qui rugissaient comme des loups, qui sifflaient comme des serpents, qui mugissaient comme des taureaux. Elle en voyait d’autres qui faisaient tourner leur tête et qui penchant leur tête en arrière touchaient le sol avec le sommet de leur chef, ainsi que des femmes qui étaient suspendues par les pieds mais dont les robes ne leur retombaient pas sur le visage. Paule prenait en pitié tous ces hommes et, après avoir versé pour chacun d’eux des larmes, elle priait la clémence du Christ.”

 

Hoplite Grec

Détail d’un grand cratère à figures rouges attribué au Peintre des Niobides

 

Essayons d’en connaître maintenant un peu plus sur le contexte de réalisation de ce graffiti. Selon toute vraisemblance, il aurait été réalisé entre le IIe s. (siècle qui voit la multiplication des cas de possessions démoniaques) et le IVe s. de notre ère (plus exactement 380, date de l’édit de Théodose qui interdit tous les cultes païens dans l’Empire romain). Nous savons que c’est en 129 avant notre ère (terminus post quem) que Rome annexe l’Asie Mineure et en fait une province proconsulaire, répandant par là les coutumes romaines qu’elles soient culturelles ou militaires. Quant à l’auteur de ce graffiti, il est alphabétisé (ce qui représente une fine proportion de la population dans l’Antiquité) ; il ne peut donc s’agir d’un simple soldat. Toutefois, comme en témoigne l’usage du nominatif pour le participe, cette inscription constitue bien un ex-voto de la part de la personne possédée. Est-ce alors à dire que ce graffiti est un ex-voto qui demande à Apollon son aide pour libérer un certain […]apki d’un démon qui le hante ? Ou alors ce graffiti n’est-il pas finalement lui-même ce qui, par la magie de l’écriture, fournit au possédé littéralement les armes pour lutter contre le démon qui le hante ? Le mystère demeure.

 

Adrian FAURE


 

2

À propos d’un claveau retrouvé dans le cellier du Collège des Bernardins

par Christian Barbier 15 février 2012

Collège des Bernardins de Paris

 

Profil

Dessin figurant sur un claveau datant vraisemblablement de 1248-1250

 

L’archéologue Marc Viré, présent tout au long des opérations, précise que : « lors du démontage d’un des claveaux des arcs doubleaux du cellier qui devait être déposé dans le cadre de la restauration, l’un des ouvriers a découvert sur le lit de pose du claveau, [ce] dessin exécuté au charbon de bois. Le profil figuré a été conservé sous le mortier d’assemblage du joint et est parvenu jusqu’à nous avec une remarquable fraicheur ».

Ce claveau, et donc le dessin qui y figure, est présent dans le voûtement du cellier depuis sa création, c’est-à-dire vraisemblablement dans les années 1248-1250.
A cette époque, il n’y avait pas de cistercien sur le site, si ce n’est qu’occasionnellement pour visiter le chantier et en tout cas il n’y avait pas de professeur cistercien, puisque Guy de l’Aumône, le premier maître en théologie de l’Ordre, ne l’a été qu’en janvier 1256.

La coiffure que porte le personnage est une « cale ».
La cale (plus rarement orthographiée calle), dont on trouve la première mention dès le XIIe siècle, deviendra très populaire au XIIIe siècle. Il s’agit d’un bonnet bien ajusté sur la tête prolongé par deux morceaux de tissu faisant office de cordons devant être noués sous le menton. Cette coiffure semble avoir été très largement utilisée par les « laboratores » (agriculteurs, ouvriers, etc…).

On en trouve de nombreuses représentations sur des vitraux (à Chartres par exemple) ou sur des enluminures.
On trouvera ci-après quelques illustrations tirées de la Bible de Maciejowski (Ms. 638 de la Pierpont Morgan Library à New-York), enluminée à Bruges vers 1250, c’est-à-dire exactement contemporaine de notre claveau. On notera que les ouvriers portent pratiquement tous cette cale, en particulier les tailleurs de pierre.

Notre « caricature » est donc vraisemblablement celle d’un compagnon de chantier.

 

Bible de Maciejowski, Ms. 638, Pierpont Morgan Library, New-York
Bible de Maciejowski, Ms. 638, Pierpont Morgan Library, New-York
Bible de Maciejowski, Ms. 638, Pierpont Morgan Library, New-York

 


 

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Mise à jour : le 27 octobre 2016 à 13 h 34 min
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